Friday, June 03, 2005

b. Légitimer le cadre de l’énonciation


Afin de légitimer le cadre de l’énonciation et notamment les rapports entre co-énonciateurs[1] : « Occupants » et « Occupés », nous pouvons observer la série de graphes qui représente la présence des pronoms personnels « ich, du, er, wir, ihr et sie, man » et leurs dérivés à l’accusatif, au datif etc à partir de la page 136. Nous commencerons par mentionner les pronoms qui font pratiquement défaut. La première personne du singulier « ich », censée être absente dans les discours de type sociaux, l’est effectivement à quelques occurrences près. « Du » et « ihr » sont très peu fréquents par rapport aux autres pronoms[2]. « Wir » qui est un « ich » « amplifié, dilaté et diffus» prend toute la place. On peut expliquer ce phénomène de trois façons. Premièrement, la propagande nazie tient moins en compte l’individu « je, il » que la collectivité « nous »[3].

Deuxièmement : la stratégie vise à ne plus faire de distinction entre Allemands et Alsaciens et le scripteur va donc s’adresser aux deux ensembles. Le « wir » n’est pas une somme d’individus, c’est un sujet collectif, une personne amplifiée[4] qui permet de rassembler Alsaciens et Allemands. Il arrive que la propagande fasse de la « gymnastique » pour chercher à prouver que les Alsaciens sont bien des Allemands et que le « nous » est de rigueur dans ce discours. Il serait bon de comparer ces proportions à celles que l’on pourrait trouver dans la presse allemande à l’époque pour prouver plutôt que supposer qu’il y avait là encore une particularité au discours alsacien en terme de fréquence. Voici un exemple de formule creuse[5] d’un discours qui ne sait plus comment convaincre. Si ce sont des vrais nazis (treue Nationalsozialisten), alors ce sont (dann sind Sie) aussi de vrais Allemands (auch treue Deutsche). En tant que tels, ils servent au mieux (dienen Sie am besten) leur patrie l’Alsace (Ihrer elsässischen Heimat). En fait, on ne s’y retrouve pas facilement…
Sind Sie treue Nationalsozialisten, dann sind Sie auch treue Deutsche. Und als treue Deutsche dienen Sie am besten Ihrer elsässischen Heimat (l. 109 à 113, 27/08/1942, SNN, p. 2, « Wir wollen nur unsern Platz an der Sonne»)

Troisièmement, l’emploi du « nous » sert à écarter de fait les identités périphériques (ici, les Français). Dans le tableau F à la page 135, lorsqu’on regarde l’entourage lexical d’un lexème qui fait référence à un point commun entre Alsaciens et Allemands du type : Studentenschaft, correspondant en quelque sorte au pronom « wir », on trouve des termes comme « Wiederspiegelung » et « fremde Sitten ». Ils évoquent successivement une « analogie » quand il s’agit de comparer Alsaciens et Allemands et une « opposition » quand on a à faire aux Français.

Ce sont donc des expressions nées dans le cadre des relations germano-alsaciennes.
L’emploi de ce pronom « wir » permet en plus de légitimer le contenu du discours en soulignant la validité d’idées apparemment partagées par une collectivité[6]. On comprend dès lors ses très nombreuses apparitions qui servent à indiquer dans quelle mesure les co-énonciateurs interagissent dans le cadre du discours.
[1] Terme inventé par A. Culioli, Paveau et Sarfati, Les grandes théories de la linguistique, p. 41.
[2] Isabelle Cuminal, Maryse Souchard…, Le Pen, les mots, p. 33.
[3] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 313.
[4] Benveniste, Problèmes de linguistique générale, p. 234-235 et Paveau et Sarfati, les grandes théories de la linguistique, p. 103-105.
[5] Saisons d’Alsace, 1943 La Guerre Totale, p. 99.
[6] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 313.

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