Friday, June 03, 2005

a. La langue a besoin de se légitimer


La langue est le moyen de communication principal entre les forces d’Occupation et la population civile alsacienne. C’est pour cela que le discours, au travers de la presse écrite, lue quotidiennement par bon nombre de citoyens, est un cadre qui permet aux Allemands d’essayer de justifier autant que possible ce qu’ils font. Il faut d’abord légitimer l’emploi d’une langue nouvelle et différente d’abord parce qu’elle n’est plus française mais allemande mais aussi parce qu’elle véhicule une nouvelle idéologie. Au début de l’annexion, certains termes qui ont pour but de justifier le nouvel état de choses, vont être fortement employés. Ce phénomène se manifeste au moment où le nouveau discours commence à prendre forme et cherche à se définir une identité et une autorité, et où le plus gros du travail de manipulation mentale reste à faire : faire adhérer les Alsaciens à cette toute nouvelle conception de leur espace (le Reich). Considérons, en haut du tableau C, les différents lexèmes de Volk… à Verein appartenant aux groupes de formes « corporation » et « groupe ». Ces deux derniers correspondent aux deux sous-thèmes principaux du thème général « communauté » dans le discours étudié. Parce que ce n’est pas la nature de l’idéologie en question que de jouer sur la variété des concepts, des idées et des richesses linguistiques, la presse véhicule donc peu de thèmes et de groupes de formes lexicales.

Au sein de ces derniers, on a un effet de répétition très élevé des mêmes lexèmes et de leurs équivalents sémantiques. Cela permet d’insister sur les points forts de la nouvelle politique et de donner aux lecteurs, de ce fait, une impression de légitimité et de crédibilité aux idées qu’un journal tel que les SNN se permet et ose sans cesse renouveler. Dans le tableau A à la page 130, par exemple, nous trouvons tous les lexèmes du groupe de forme général « communauté », en passant par les formes du groupe « corporation » -la plupart se terminant par « -schaft »- et, par d’autres termes comme Versammlung, Organisation, Verein… On se rend compte de l’extrême variabilité des formes du groupe « Gemeinschaft ». Nous avons donc la présence de nombreux équivalents sémantiques ce qui montre déjà que le thème pris en compte est important. L’utilisation de formes appartenant à un même champ lexical qu'il s'agisse de synonymes ou non permet en outre d’apporter des petites nuances contextuelles en utilisant tel mot plutôt que tel autre ou tel préfixe adjoint à tel radical plutôt qu’un autre. On parvient ainsi à véhiculer, malgré les éventuels changements de contexte, toujours les mêmes idées sans devenir trop lourd dans ses propos et sans provoquer chez le lecteur une réticence à la lecture ou un dégoût pour un discours qui ne se contenterait que d’un nombre de formes lexicales extrêmement réduit. Au contraire, tout en répétant exactement la même chose, on arrive par ce moyen à donner l’impression d’une pseudo richesse lexicale et de rester assez « agréable » à l’œil du lecteur tout en lui inculquant un certain nombre d’idées sans qu’il s’en rende tout à fait compte, ici : l’appel à la communauté. La prise en compte du destinataire est d’autant plus importante que le message véhiculé par voie de presse est disponible pour tous et peut rencontrer des publics imprévisibles. Le journaliste ne peut contrôler la réception de son énoncé, il est donc obligé de le structurer pour le rendre compréhensible, d’en faire un texte au sens le plus plein[1].

[1] Dominique Maingenau, L’analyse du discours, p. 64.

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